Schizophrénie, possession; “je est un autre”. Lettre à mon autre moi-même.

Schizophrénie, possession; “je est un autre”. Lettre à mon autre moi-même.


Par Pancho Crazy Deer

Tandis que pour tant d’excellentes raisons je me suis appliqué, ma vie durant, avec une assiduité méritoire et une tenace constance, à ciseler savamment une zone de confort la plus adéquate possible, selon mes critères bien sûr, avec le monde, le milieu ou les sphères dans lesquels j’évolue, oserais-je nier la récurrence de tant de tentatives d’intrusion en mon intime, que je ne peux honnêtement imputer à quiconque de mon entourage quoique la tentation en soit grande parfois?

Je parle d’intrusions que je perçois comme hostiles, sans qu’il ne me soit jamais venu à l’esprit de me questionner d’ailleurs sur cet a-priori.

C’est qu’elles me semblent vouloir défaire ma nature, contredire l’image de moi que je voudrais la plus flatteuse pour ne pas dire enjolivée, exempte de faiblesses et de défauts, d’aspérités, tous témoins implacables des limites de ma liberté intérieure que je voudrais pourtant totale sans avoir à trop m‘éloigner de ma zone de confort.

Dès que je ressens ces tentatives d’effraction, je m’arcboute instinctivement, tentant désespérément de retenir une porte contre un vent mauvais et des bourrasques de maléfices désireux de m’entrainer vers des tribulations vaines et stériles.

Passent néanmoins malgré mes efforts des murmures légitimant ce que j’abhorre : la colère, la tristesse, la peur, la dévalorisation de soi, qui s’expriment sans oublier de faire naitre la culpabilité, de n’avoir pas été suffisamment vigilant, assez fort, pour contrer ces assauts et dévier leurs traits.

Mais qui? D’où? Comment et pourquoi ces cycliques assauts venus d’une partie obscure de moi que je n’aime pas, que je réfute et tiens à faire taire?

Tiens donc, si je veux les réduire au silence, est-ce à dire que c’est une voix dont il s’agit? Une force? Extérieure? Intérieure?

Qui me parle, qui veut forcer ma porte et pour ainsi dire commander à mes émotions, voire à mes agissements subséquents?

Je dépense une belle énergie pour contrer ces intrusions, les nier aussi, les rejeter comme n’étant assurément pas miennes, et je le fais d’autant mieux que je suis convaincu que c’est un gage de civilité, un signe de grandeur morale que de les tenir à distance et d’éradiquer ce qui en moi les aimante encore.

Cette colère, ces peurs, cette peur d’avoir peur, cette tristesse, ne sauraient être miennes et je m’en vais cautériser mes blessures intérieures qui représentent, sans doute, autant de brèches par lesquelles s’engouffrent sporadiquement ces émotions de basse fréquence, ces pollutions de mon état, ces parasites de mon énergie.

Observant ces processus avec un rien de recul, je ne peux nier que ma posture est toute de rejet, de crispation, de condamnation, d’exclusion et de désir de suppression, somme toute notablement violente.

J’exclus farouchement ce que je perçois comme interférences inacceptables et je crée une cage virtuelle en laquelle tenir enfermés ces fauves qui en veulent à mon intégrité psychique, à ma paix intérieure, à ma noblesse d’âme même! Qui voudraient me défigurer, m’enlaidir…

Au fil du temps je renforce les barreaux, ostracisant et réprimant, à bon droit car il n’est pas de bonne tenue de se laisser aller à la colère, d’être déprimé, paranoïaque, envieux…

Derrière ces barreaux est confinée une altérité que je ne saurais admettre comme partie de moi, et pourtant si je consolide la cage, c’est qu’elle ne perd pas de sa puissance, au contraire.

Mais si j’énonce “altérité”, j’entends simultanément “autre moi-même”, et je sens poindre une familière similitude avec ma propension à rejeter peu ou prou l’Autre, l’Étranger, de prime abord, ou à tout le moins ce que de lui je n’aime pas, ce que je voudrais changer chez lui pour l’accepter, l’aimer.

Me voici en similaire posture avec moi-même et cette partie de moi, cet autre moi que je voudrais éradiquer ou changer pour m’accepter, pour me respecter, et pouvoir m’aimer sans complaisance mais avec honneur et dignité, douceur et innocence.

Cet autre qui hurle et exhorte de le laisser être, est douleur, désespoir, peur et colère, comment guérirais-je cela en moi tout en maintenant, en renforçant mon attitude de rejet, de négation?

Comment laisserais-je toute la place qui lui est due, ni plus ni moins qu’à moi-même, à l’Autre en ce monde, en campant cette posture de rejet, d’exclusion?

Ainsi tout ce qui ne va pas tout à fait bien, ne me plait pas, serait à rejeter? Ce n’est pas là guérir, me semble-t-il! Il n’est de guérison que sur une base d’accueil, de compréhension-réalisation, et transmutation; du vil plomb, si tant est que cela en fût, faisons de l’or; du charbon briguons le diamant; puissé-je être et l’athanor et l’alchimiste!

Ainsi mon cher autre moi-même, je relis ces mots et prends toute la mesure de la dureté cruelle de mon rejet, de mes jugements et a-priori brutaux et violents, je comprends que sur ce ferment ne sauraient jamais éclore et prospérer la douceur et la tendresse, la compassion et l’empathie, toutes vertus sans lesquelles il n’est pas d’amour inconditionnel ni de liberté totale.

Mon bien cher autre moi-même, veuilles bien me pardonner, que cette cage inique soit à jamais détruite! Viens, je t’en prie, je n’avais pas réalisé à quel point tu me manquais, tu me faisais cruellement défaut. Je vois l’immensité de ton chagrin, de ton désespoir que j’attisais au lieu de panser tes plaies, te contraignant à l’exil, enfermé dans le néant, et à crier ta souffrance, ton incompréhension, dans le vide du monde, me faisant ajouter, à ton corps défendant, de la dévastation au chaos.

Viens te faire choyer, consoler, aimer sans réserve, que ton courage soit adoubé, que toutes les injustices qui te furent tortures soient réparées, que ta beauté soit célébrée! Pardonne moi afin que je puisse me pardonner et enseigne-moi à accueillir sans réserve l’altérité, la différence, l’Autre sans à-priori que celui de le reconnaître frère, frère aimé.

Et si d’aventure il se présente avec quelque symptôme ou pathologie, que je sache immanquablement que ce n’est pas en le rejetant, en le niant, en le haïssant, que je l’aiderai – et que je m’aiderai puisque il est mon autre moi-même – encore moins en le tuant.

tigreeau

Vois-tu, je croyais que tu voulais me “posséder” quand tu ne demandais qu’à me compléter, à m’offrir de réaliser mon unité! En te rejetant j’étais possédé de moi-même amputé!

Il y a une telle belle force en toi qu’au service de l’amour nous serons deux fois plus forts;

Toi, moi; moi, toi; un nouvel être est né.